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La réincarnation :
 « Ainsi les Bororo considèrent-ils que leur forme humaine est transitoire : entre celle d'un poisson (par le nom duquel ils se désignent) et celle de l'arara (sous l'apparence duquel ils finiront leur cycle de transmigrations) » (« TRISTES TROPIQUES » - Claude Lévi Strauss).
    La réincarnation est une des plus vieilles intuitions humaines. Qu’elle ait été usurpée par des amateurs de suspectes sciences occultes n’est pas la preuve de son absurdité. Bien sûr, si c’était moi qui avait décidé, j’aurais préféré qu’elle ne soit pas un des éléments, qui plus est essentiel, de cette théorie.

Le rôle actif de la réincarnation dans la construction des esprits individuels, éclairant la vie sous d'autres angles, la révélant même dans toutes ses dimensions, en propose une lecture entièrement nouvelle :

Si les naissances primordiales dans une espèce sont celles des esprits individuels, les naissances successives des corps de chacun n'en ont pas moins d’importance : l'esprit ne se construit qu'incarné. L’énergie produite par la dégradation des corps est le carburant nécessaire à son édification, comme le soleil s’épuise à fournir l’énergie de toute vie sur terre. Pour l'esprit, le corps est aussi un instrument comme l'outil l'est pour la main ; un instrument indispensable, qu'il est obligé d’abandonner quand il est cassé ou usé.

Dans sa propre espèce, un esprit pour s'incarner tolère une très grande diversité biologique mais, en aucun cas, il ne le fera avec un corps n'ayant pas la même définition de l'espèce que lui (les hybrides sont les exceptions qui confirment la règle). Pire, lycanthropie de croire qu’une âme humaine puisse prendre l’apparence d’un animal. Et bien que l’homme et le chimpanzé aient 99% de gènes en commun, jamais un esprit d’une de ces espèces ne s’incarnera "à" un corps de l’autre (le corps ne contient pas l’esprit).

La réincarnation nous montre les liens invisibles unissant tous les êtres humains : pendant les incarnations précédentes de nos esprits, les esprits des inconnus que nous croisons aujourd'hui dans la rue ou au bout de la terre étaient peut-être, ceux de nos enfants, de notre père ou mère, de nos frères ou sœurs ; ou ils le seront dans l’avenir. N’étant pas la seule de notre esprit, notre petite vie individuelle est remise à une place beaucoup plus modeste. Et apparaît, évidente, la dépendance des générations : nos esprits ont été ceux de nos arrière-grands-parents et ils seront ceux de nos arrière-petits-enfants.

L’humanité entière est dans la même galère. Nous récoltons ce que nous avons semé. C’est égoïstement que nous ne pouvons pas dire : après nous le déluge ! Ce sont nos esprits qui profitent ou souffrent de ce qu’ils ont fait (ou pas fait) dans le passé. Et ce sont eux qui profiteront ou souffriront demain de ce qu’ils font (ou ne font pas) aujourd’hui. Et qu’en est-il de la solidarité entre les peuples ? Dans notre espèce, quel est le pourcentage des bonnes vies par rapport aux mauvaises ? Si notre esprit n’a pas à se plaindre de l’actuelle, que sera la prochaine ? Nous voyons bien qu’œuvrer, tous, à construire un monde meilleur est l’intérêt de tous et de chacun.

Leibniz pensait que les idées innées n’étaient pas des connaissances achevées, mais uniquement des règles qui prédéterminaient l’acquisition du savoir. Pour cette théorie, c’est presque ça. Se crée un mouvement continu et progressif : le savoir de la vie présente est acquis par celui des vies précédentes et, à son tour, il s’y incorpore pour capter les informations des vies suivantes, car « Rien ne peut entrer en l’homme qui […] ne corresponde à quelque besoin d’expansion » (Maurice Blondel).

Après maintes incarnations, de la construction du langage de l’esprit résulte le palimpseste d'une immense mémoire. A chaque nouvelle vie individuelle, une infime partie en sera révélée, probablement jamais la même (selon l’ethnie, la culture dans lesquelles chacun baigne) : le conscient individuel. A chaque vie incarnée, la presque totalité de cet esprit restera cachée, immobilisée : l'inconscient individuel. Chaque individu a en soi un potentiel énorme non exploité.

Remarquez combien ici nous devinons la profondeur de l'inconscient, sa juste valeur. Sinon d'où vient-il, qu’est-il sans la construction des esprits et la réincarnation ? L’inconscient pour cette théorie n’est pas réduit à de vagues impressions refoulées, à des souvenirs confus de l’enfance sporadiquement oubliés. Il n’est pas limité au subconscient, cette zone du psychisme intermédiaire entre le conscient et l’inconscient. Produit d’un mécanisme enclenché au big-bang, l’inconscient sans conscient est ce qui constitue (et définit) tous les esprits des êtres vivants. Et il ne contient que des vérités. Muselé dans la prison qu’est chaque incarnation, l’esprit individuel est bien supérieur à la somme de tous les individus qu’il peut engendrer et, dénué de défaut et de qualité, il n’est ni bon ni mauvais. Il n’y a donc pas de bons ou de mauvais esprits, il n’y a que de bons ou de mauvais individus.

Personne n'est la réincarnation de qui que ce soit. La personnalité, l'intelligence, que tout esprit crée à chaque incarnation est passagère et, happée par la superficialité du quotidien, sonde rarement les tréfonds de l’inconscient. Les combinatoires qui ont fait les génies de l’humanité n'ont eu lieu qu'une fois. Chaque vie est une nouvelle chimie. Chaque vie est un regard tout neuf sur le monde. Grâce à leurs corps essaimés partout sur la planète, les esprits humains sont de grands voyageurs. La diversité des situations, des expériences auxquelles ils sont exposés en fait leur richesse : le brassage des esprits n’est pas moins vital que celui des gènes.

« Où étaient mes connaissances, et pourquoi, lorsqu'on m'en a parlé, les ai-je reconnues et ai-je déclaré : "parfaitement, cela est vrai" ? Point d'autres raisons que celle-ci : elles étaient déjà dans ma mémoire, mais si loin et enfouies dans de si secrètes profondeurs que, sans les leçons qui les en ont arrachées, je n'aurais pas pu peut-être les concevoir » (Saint Augustin).
    Sans sa formidable mémoire souterraine, inconsciente, l'homme n'aurait pas construit sa mémoire consciente collective (son « conscient collectif »). Ces deux mémoires s'activent et se prolongent constamment. Einstein n'aurait pas découvert la théorie de la relativité si, dans son esprit, il n'y en avait pas eu les prémisses (récoltées dans les existences antérieures de son esprit). Il ne l'aurait pas découverte non plus si sa vie n'avait pas exercé une maïeutique avec le complément externe (les découvertes de ses prédécesseurs) que les connaissances présentes en lui attendaient pour se manifester. De plus, il a eu la chance que sa théorie passe tout de suite dans le conscient collectif.

Fonctionnement de l'évolution, la réincarnation donne à la mort toute sa signification. La mort des individus n’est qu’un des aspects de la vie. Le contraire de la mort n’est donc pas la vie, puisqu'elle en fait partie, mais la renaissance des esprits par la naissance des individus. Comme le sommeil régénère l'esprit et le corps pour affronter une journée nouvelle, la mort le fait pour une vie nouvelle. Cathartique, elle efface bien des souffrances, des hontes et des culpabilités. La mort individuelle est faite pour oublier le conscient de la vie précédente, et elle permet à nos esprits de réapprendre autrement, d’avoir sur un même phénomène une approche multiple.

Les esprits individuels des êtres vivants sont mortels, mais uniquement à l’échelle d’une espèce. Tous les jours des espèces meurent. Cette belle construction vieille de millions d'années s'écroule. L'espèce disparaît pour ne plus jamais reparaître. Si je me trompe, cela voudrait dire que les esprits des espèces éteintes attendent intacts dans la noosphère, et que nous serions peut-être susceptibles de faire revivre des espèces préhistoriques du genre homo !

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